Vivre de son art est un fantasme nuisible

Le 2 avril 2010, dans Arts, par Miguel Quaremme

Certaines positions iconoclastes sont tellement en dehors du champ de pensée traditionnelle que les émettre relève de la gageure. Me voici donc avec pincettes et gants pour vous proposer d’entendre mes arguments contre la professionnalisation des artistes.

Il y a un large consensus remontant au Siècle des Lumières pour dire que l’œuvre doit être protégée pour garantir un revenu à l’artiste et la reconnaissance du travail intellectuel en général. Il s’agit du droit d’auteur. Le paradigme de l’Auteur s’est constitué au cours de la période romantique. Devenu figure mythique, voire mystique, le pouvoir de l’auteur est à son paroxysme. Maudit, il nous revient nécessaire, son sacrifice n’est que plus beau. Au fil du vingtième l’image devient image de marque et l’œuvre – oui, Andy ! – produit de consommation.

L’objectif de l’artiste est de vivre de son art; je suis tenté d’écrire «devenir riche et célèbre», mais ce ne serait pas correct pour les artistes n’ayant pas vendu leur âme au diable. C’est un défaut de parcours, un manque d’opportunité, de courage, des lois iniques qui éconduisent les artistes de la voie toute tracée du professionnalisme. Ce fameux «statut d’artiste» tant souhaité. Un statut légal, reconnu par la loi, un métier comme un autre en quelque sorte.

Devrais-je pour autant vouloir la précarité financière, affective et morale, seules aptes à faire émerger le talent que trop de confort étouffe ? Je conçois que l’artiste veuille vivre dans la dignité avec des revenus suffisants et qu’il puisse jouir des bienfaits de notre société. J’en viens à l’aspect critique du raisonnement. Voudrais-je que l’artiste amenuise grandement ma capacité de jouir des arts pour lui assurer un certain train de vie, même ad minima ? Autrement dit, il me semble que la volonté de professionnaliser l’activité artistique produit comme effet pervers de nuire fortement à l’épanouissement culturel de la société. Pour enfoncer le clou, les mesures qui visent à rendre possible l’enrichissement des artistes s’opposent au bien commun.

Ce rêve «vivre de son art» est nuisible. Il s’agit d’un fantasme. Le nombre d’artistes vivant de leur art est ridiculement bas. La plupart doivent se contenter d’expédients laborieux – charge d’enseignement, boulot sur le côté, etc. – au mieux, ils cachetonnent. Quelques rares «élus» réussissent. À croire qu’on les invente pour continuer à faire rêver les autres. Mais ce fantasme à un prix et de plus en plus, on en mesure les conséquences.

Les dispositions et dispositifs censés donner une juste rétribution aux artistes sont devenus des capharnaüms juridiques dans lesquels les ayants droit sont réduits à être des créanciers. Une taxe est prélevée lorsque vous achetez un support inscriptible au cas où vous fraudez. Cela revient à une dérive du type «je vous augmente la taxe de circulation pour toutes les fois où je ne peux pas contrôler votre vitesse excessive.» La logique est malsaine et elle est soutenue par une bonne partie des artistes qui préfèrent vendre cinq-cents CD plutôt que d’être téléchargés cent mille fois. On criminalise des personnes qui ne font qu’user de leur droit à la culture pour un fantasme et le pactole qui ne revient même pas aux artistes. Tristes sires.

Bien entendu, tous les artistes mettant leurs œuvres avec une licence copyleft sont exemptés de reproches. Je me garde de donner l’ombre d’une solution, un prochain billet y sera peut-être consacré.

 

1 commentaire » à “Vivre de son art est un fantasme nuisible”

  1. Sabrina Paquette dit :

    « Ce fameux «statut d’artiste» tant souhaité. Un statut légal, reconnu par la loi, un métier comme un autre en quelque sorte. » De quelle loi parlez vous exactement ? Si la rémunération de son art fait officiellement et légalement partie des droits humains de l’artiste, quelle loi ou article le dit ? L’article 27 de la charte des droits et libertés de l’ONU semble l’affirmer, mais à mes yeux ce n’est pas très clair.
    Merci beaucoup.